Queer tube : Fade to grey de Visage

Luc Biecq

C’est un refrain entêtant, hypnotique, un son qui tranche avec la pop des années  80 : Fade to Grey fait entrer les synthétiseurs et une élégance glacée dans les clubs.

À lui seul, son pseudonyme est un manifeste : Steve Strange. Né au pays de Galles en 1959 sous le nom de Steven John Harrington, le jeune homme monte plusieurs groupes avant de partir à Londres, sans un sou en poche : il partage un temps un squat avec Billy Idol et, de rencontre en rencontre, croise la route du batteur Rusty Egan. Le duo sera l'un des architectes d'une nouvelle scène clubbing : d’abord au Billy’s, puis surtout au Blitz Club de Covent Garden. Bowie, Roxy Music, Kraftwerk, Depeche Mode accourent, les clients arrivent déguisés en aristocrates décadents, vampires ou dandys futuristes. Steve Strange, qui filtre lui-même l’entrée, la refuse à Mick Jagger, jugé pas assez stylé, tandis que Boy George tient le vestiaire. En deux ans seulement, le Blitz devient le laboratoire du mouvement New Romantic et l’un des clubs les plus influents de l’histoire de la pop.

C’est dans cette effervescence nimbée de substances qu’il fonde Visage avec Rusty Egan, Midge Ure, Billy Currie et plusieurs musiciens. Le premier single passe inaperçu, c’est David Bowie qui change la donne en invitant Steve à apparaître dans le clip d’Ashes to Ashes. La visibilité est phénoménale. Peu de temps après, Fade to Grey propulse Visage au sommet, en 1980. Porté par les nappes lascives du synthétiseur de Billy Currie, les arrangements de Midge Ure et la voix parlée en français de Brigitte Arens, le titre atteint le Top 10 dans une quinzaine de pays, se classe numéro un en Allemagne et en Suisse et dépasse le million d’exemplaires vendus. Steve Strange n’en est ni le compositeur ni le principal auteur : il en est l’incarnation fardée.

 

Musicalement, le groupe est rangé parmi les New Romantics, aux côtés de Spandau Ballet et Duran Duran, moins queers. Steve ne cache pas sa bisexualité. Une rumeur lui prête même une aventure avec Jean-Jacques Burnel, bombe à la moue boudeuse, bassiste du groupe punk-rock Les Stranglers. Parfait pour réconcilier les styles…

Après le Blitz, Steve Strange ouvre le Club for Heroes en 1981, puis le Camden Palace, où défilent musiciens et célébrités. Il règne sur les nuits londoniennes marquées par la cocaïne, puis l’héroïne. Visage disparaît, Steve Strange est ruiné et connaît quelques ennuis judiciaires, racontés dans son autobiographie Blitzed! publiée en 2002. Il reforme Visage et sort en 2013 Hearts and Knives, premier album de chansons inédites, avant d’enregistrer une nouvelle version de Fade to Grey. Une occasion de renouer avec le public avant une crise cardiaque mortelle, en 2015. Boy George, les yeux pleins de larmes, porte le cercueil avec les membres de Spandau Ballet, tandis que des centaines de fans se rassemblent devant l’église All Saints à Porthcawl, au pays de Galles, pour rendre hommage à l’artiste.

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