Aujourd’hui, alors que les free-parties sont dans le collimateur du gouvernement et que les clubs LGBT sont en difficulté (voir notre article “La nuit queer est-elle en danger” dans le Strobo n°48), à Paris, la Techno Parade est de retour. Créée en 1998, sur le modèle de la Love Parade de Berlin, la marche festive n’est pas tant une affirmation des musiques électroniques qu’une célébration de la club-culture. Une culture de la fête devenue mondiale et qui doit tout aux queers.

En effet, que serait la nuit sans le Loft de David Mancuso qui, au début des 70, a posé les règles du clubbing moderne - ses corbeilles de fruits à disposition et ses ballons à l’hélium qui tapissaient le plafond pour assurer une meilleure réverbération du son - et donné le coup d’envoi à toute la génération disco ? La house existerait-elle sans le Paradise Garage new-yorkais et son mélange de danseurs effrénés, où officiait aux platines Larry Levan, l’homme qui a fait du DJ une superstar ? La club music aurait-elle son mot à dire sans le club gay et noir The Warehouse, à Chicago, où le DJ Frankie Knuckles transformait la piste de danse en performance artistique ? Où serait la mode sans les performances hystériques de Leigh Bowery au Taboo de Londres dans les années 80 ?
Que resterait-il du glamour sans le Palace parisien ou sans le Studio 54 de New York, où le spectacle était autant dans la tête des gens que dans la salle ? Le Berghain de Berlin et sa file d’attente sans fin, où certain·es se baladent dans le plus simple appareil sans déranger personne, existerait-il aujourd’hui sans le Sound Factory de New York, sa population de freaks en tous genres, ses excès jusque tard dans la matinée et les mixes-marathons du DJ Junior Vasquez ? Laurent Garnier serait-il toujours DJ si La Luna, club gay de la rue Keller au début des années 90, ne lui avait pas ouvert ses portes en grand ? La French Touch aurait-elle conquis le monde sans les soirées Respect, installées en plein cœur du Queen, la plus grosse boîte gay française ? Pourquoi certain·es se souviennent-ils, les larmes aux yeux, des soirées qu’iels ont passées au Boy ? L’acid house aurait-elle vu le jour sans le DJ Ron Hardy, résident du Music Box de Chicago, où la légende raconte qu’on mettait du LSD dans la fontaine à eau ?

La notion d’after existerait-elle sans le Trade de Londres et les sets hallucinants de Tony De Vit ? Pourquoi personne n’évoque jamais l’Acid, cet immense club gay en bordure de Beyrouth qui, dans les 2000 a fait danser la bourgeoisie libanaise et les bergers syriens descendus de leurs montagnes, la jet-set d’Arabie saoudite en total Dolce & Gabbana et les drag queens locales ? Qui se souvient que c’est le Clit Club lesbien de New York dans les années 90, qui a lancé la question du genre ? Pourquoi personne n’a remarqué que les festivals électro ont tout piqué aux gigantesques White Parties gays des années 2000 ? Que serait le clubbing parisien sans le Pulp, qui a ouvert les barrières et libéré les lesbiennes ? Pourquoi en 2018 la répression policière et violente autour du club Bassiani à Tbilissi en Georgie en a fait un symbole de la résistance LGBT ? Est-ce que la plus belle scène de club filmée ne se trouve-t-elle pas dans la série Looking ?
Lutte et affirmation
Les clubs queer ont de tout temps été des bulles de liberté et des sanctuaires où les queers pouvaient enfin se sentir libres et protégés, avec personne pour les juger ou les condamner, où la liberté donnait lieu à toutes les extravagances, audaces et inventions. Des espaces politiques aussi, des refuges ouverts aux autres minorités, des lieux où la couleur de la peau, pas plus que la position sociale, n’avaient d’importance, où les genres pouvaient enfin s’exprimer, où le féminin et le masculin retiraient leurs masques. Des recoins secrets où le sexe se libérait et s’inventait, et où les femmes se sentaient enfin libres d’être elles-mêmes, protégées du machisme de la société. Il y a dans les clubs LGBT quelque chose que la plupart des hétéros ne comprendront jamais, une dimension qui leur échappe, une philosophie qui leur file entre les doigts. Là où ils ne voient que plaisir et abandon, nous pensons lutte et affirmation, refuge et protection, liberté et futur.
Parce que, comme l’affirme le célèbre slogan : ”danser = vivre“.
Crédit photo : Franck Desbordes


