Dans les allées du Parc des Expositions de Paris-Nord Villepinte, les corps s’affranchissent pour quelques heures des normes du quotidien. Pour ses 25 ans, Japan Expo a réuni des milliers de passionnés de manga, d’animation et de pop culture. Si le salon vibre au rythme des défilés, Strobo Mag s’est arrêté sur une pratique singulière: le crossplay, ou l’art d’incarner un personnage dont le genre diffère du sien.
Des hommes devenant héroïnes, des femmes prêtant leurs traits à des héros masculins, des silhouettes volontairement androgynes : derrière ces métamorphoses, les trajectoires individuelles restent éminemment multiples. Mais, le temps d’un costume, il peut permettre de jouer avec les codes du masculin et du féminin, d’expérimenter une autre apparence et, pour certain.es, de mieux comprendre une partie de soi.
Le cosplay n’est pas une pratique intrinsèquement LGBT+ et Japan Expo n’est pas un événement queer. Mais, le temps d’un costume, le salon devient un terrain d’expérimentation où s’estompent les frontières du masculin et du féminin, de tester une autre apparence et, pour certain.es, de mieux comprendre conscience d'une partie de soi.
Une parenthèse pour affirmer son identité.
Inventé en 1983 par Nobuyuki Takahashi, le mot cosplay, contraction de costume et play, désigne le fait de donner corps à un personnage de fiction. Maquillage, prothèses, posture et expressions complètent le vêtement pour faire exister le personnage. Lorsqu’une personne incarne une figure d’un autre genre, on parle de crossplay. Une femme peut ainsi camper Naruto et un homme arborer les attributs de Sailor Moon, sans que ce choix ne reflète leur orientation sexuelle ou leur identité de genre dans la vie réelle. Cette distinction essentielle est éclairée par la recherche académique.
Dans son étude Is gender just a costume An exploratory study of crossplay (2019), Jessica Ethel Tompkins montre que la motivation principale reste l’attachement au personnage et le plaisir du jeu de rôle, davantage que la volonté d’exprimer une identité alternative. Les témoignages recueillis reflètent cette diversité.
Alexis, 26 ans, gay, adepte du cosplay depuis dix ans, a trouvé dans le crossplay un espace d’acceptation: « j’avais l’impression de jouer un autre personnage, d’avoir une nouvelle identité. Jouer avec le genre me donnait une forme de liberté ». Cela a également changé son rapport à son corps explique-t-il: « ça m’a aidé à m’accepter alors que je complexais beaucoup sur mon corps. Le cosplay m’a permis de m’aimer et de m’accepter. » Pour autant, cette exploration qui lui a permis de découvrir son côté féminin n’a pas altéré son identité : « cela m’a confirmé que je suis un homme et que je m’aime comme je suis. »
De son côté, Cossaiki, 32 ans, hétéro, perçoit cette transformation comme une parenthèse créative radicale : « je peux devenir un personnage ultra badass ou une fille très mignonne, tout en restant moi-même. En incarnant Bayonetta (personnage de jeu vidéo à la féminité très affirmée, ndlr), je peux adopter une attitude sexy que je ne m’autoriserais jamais en tant qu’homme au quotidien. » Le crossplay deviendrait ainsi un moyen de d’affranchir de certaines contraintes liées au genre.

De l’expérimentation à la quête de soi.
Dans l'essai Engagements with Gender, Sexuality, and Authenticity in Cosplay (2023), la chercheuse Lucy Glasspool souligne à quel point le cosplay oscille entre simple attachement esthétique et véritable démarche d’affirmation. Pour certains pratiquants, le costume dépasse la simple performance scénique et offre un support de réflexion sur son corps, sa féminité, sa masculinité ou à la manière dont on souhaite être perçu.
Jully, 30 ans, explique que le personnage de Nick (tiré de la série Heartstopper) l’a aidée à poser des mots sur sa propre vie: « c’est grâce à ce personnage que j’ai 70 eu le courage de faire mon coming out lesbien auprès de mes parents. »
Depuis, l’expérience déteint sur son quotidien : « le crossplay m’a donné confiance. Ça m’a permis de comprendre que j’étais faite de plusieurs nuances. J’arbore désormais un look beaucoup plus masculin tous les jours. »
Pour Maël, homme trans, le crossplay a pris une dimension plus personnelle : « jouer avec le genre permet de mieux me connaître car, en partie avec le cosplay, ça m’a conforté dans ma transidentité. C’était le premier endroit où je pouvais incarner un personnage masculin sans jugement ni justification. J’étais plus moi-même en habits de cosplay qu’en vêtements féminins du quotidien. » Le cosplay a été un déclic pour lui.
Fixer l’instant devant l’objectif
Ce reportage photo à la suite, et réalisé en juillet 2026, saisit ces moments de bascule. Devant l’appareil photo, une posture ou un regard suffisent à faire exister l’illusion. Cette mise en scène permet aussi de jouer avec les codes du genre. Certains personnages accentuent les représentations traditionnelles de la masculinité ou de la féminité, tandis que d’autres les mélangent ou les détournent.
Une même personne peut ainsi proposer des images très différentes d’elle-même selon le personnage qu’elle choisit d’incarner. Mais derrière l’image, les expériences restent personnelles. Mais le cliché ne capture qu’une métamorphose éphémère : il montre une présence sans jamais dévoiler la complexité des motivations intimes.
C’est précisément dans cet écart que réside la force de ces images. À Japan Expo, le vêtement ne définit pas qui l’on est, mais donne à voir, le temps d’une journée, qui l’on choisit d’être.
Merci à Japan Expo (paris.japan-expo.com) Merci à Alexis (@nekomanie), Cossaiki (@cossaiki), Jully (@Jullythe_) et Maël (@Melo_cosplay)
Photographe : Thomas Laconis
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cossaikipro @minh_luan_photography
Luka Megurine (Vocaloid : Tailorshop on Enbizaka version)













































