Quand les lesbiennes se servaient dans le vestiaire masculin

Annabelle Georgen

L'exposition Un vestiaire à soi au Palais Galliera explore  les incursions de la mode féminine dans la penderie masculine au 19ème siècle. On y croise des amazones, des garçonnes  avant l'heure, mais aussi la peintre lesbienne Rosa Bonheur. Entretien avec Marine Kisiel, curatrice de l’exposition.

C'est une histoire de monocles, de chapeaux melons, de jaquettes et de tailleurs-jupes. Une histoire de femmes célèbres ou anonymes qui, au 19ème siècle, ont eu envie d'ailleurs, le désir d'échapper certains jours aux dentelles et aux volants, aux crinolines et aux faux-culs, aux déluges de tissus qui emprisonnent, alourdissent les hanches. Cette histoire, c'est l'exposition Un vestiaire à soi. Féminités dissidentes au 19ème siècle au Palais Galliera qui la raconte. Elle met au jour ce chapitre oublié de la mode féminine. Car les femmes n'ont pas attendu les années folles et leurs emblématiques garçonnes pour s'aventurer en terres masculines.

 

L'influence de la culture lesbienne
« L'exposition est partie d'un immense coup de cœur, quand j'ai découvert une série de chapeaux qui appartenaient à la princesse Murat [Cécile Ney d'Elchigen, 1867-1960] à l'atelier de restauration du Palais Galliera : des hauts-de-forme, des canotiers et des chapeaux melons tous dotés d'un monocle », se souvient Marine Kisiel, historienne de l'art spécialiste du 19ème siècle et curatrice de l'exposition. Elle en déduit que la propriétaire de ces couvre-chefs masculins ne pouvait être que lesbienne. Fausse piste ! « L'exposition est née de ce genre d'émotion, lorsqu'on se rend compte que certains codes que l'on sait déchiffrer peuvent aussi nous amener dans la mauvaise direction. J'ai construit l'exposition autour de l'idée que la mode peut être appropriée par des communautés en tant que signe de reconnaissance, et qu'en même temps il s'agit d'un langage général que partage toute une société, soit dans l'ignorance de ce que certaines choses veulent dire, soit en jouant avec ces codes, ou bien en n'y touchant pas. »
Car il y a bien, dans cette évolution du vestiaire des femmes au 19ème siècle, « une sous-culture lesbienne qui alimente une mode, avec un phénomène de déplacement de la marge vers le centre », souligne la curatrice. Et il est intéressant de voir que les femmes n'ont pas attendu le 20ème siècle et des figures comme Marlene Dietrich en costume trois-pièces ou l'écrivaine Annemarie Schwarzenbach en pantalon en tweed pour imiter la panoplie des hommes. « C'est la masculinisation de la mode féminine au 19ème qui crée la possibilité de la garçonne, mais aussi de tout le 20ème siècle en pantalon », explique Marine Kisiel. « Tout ce vocabulaire vestimentaire a été forgé durant ce siècle qu'on n'étudie jamais assez. »

 

Le règne des amazones
Plus de 500 vêtements et accessoires de mode seront exposés, parmi lesquels des pantalons, des tailleurs-jupes, des costumes d'amazone, des cravates et des nœuds, des hauts-de-forme, des monocles et des cannes. Le costume d'amazone est la tenue que portaient les femmes qui montaient à cheval. Ancêtre du tailleur féminin, elle est composée d'une veste cintrée et d'une jupe cachant un pantalon. « Au 19ème siècle, la société est extrêmement genrée. Les hommes habillent les hommes, les femmes habillent les femmes. Le costume d'amazone est le seul vêtement qui est conçu et coupé par un tailleur et non par une couturière. Les femmes qui le portent rompent donc avec la binarité », analyse Marine Kisiel. Ce vêtement ouvrira la voie au fameux tailleur Chanel, lancé dans les années 1950, et quelques décennies plus tard aux tailleurs-pantalons des femmes de pouvoir, popularisés par Yves Saint Laurent.
Le clou de l'exposition est la garde-robe de Rosa Bonheur (1822-1899), la peintre animalière devenue icône lesbienne. Certes, sur les photographies et peintures qui nous restent d'elle, elle portait la jupe, mais elle avait visiblement un faible pour les vestons d'homme. Et avait obtenu, de même que sa compagne Nathalie Micas, un permis de travestissement lui permettant de porter le pantalon. Dévoilée dans son intégralité – du moins ce qu'il en reste de nos jours – la garde-robe de l'artiste, qui est habituellement conservée dans le château où elle vivait, n'avait encore jamais été exposée. Une salle entière de l'exposition lui sera dédiée.

 

Autre temps fort de ce Vestiaire à soi : un ensemble de photographies amateurs d'époque de centaines de femmes portant le costume masculin. Là aussi, grâce à des prêts exceptionnels : celui de la collection privée des réalisatrices françaises Nathalie Masduraud et Valérie Urrea, ainsi que de celle des Lesbian Herstory Archives de New York. « Ce genre de photos n'a encore jamais été présenté », indique Marine Kisiel, qui voit dans ces anonymes habillées en hommes des lesbiennes affichant fièrement leur différence : « toutes ces personnes pour moi sont des dykes, ou du moins ce que l'historienne Judith Bennett appelle des « lesbian like », c'est-à-dire des personnes dont la présence, l'attitude nous laissent à penser, nous qui avons un œil capable de décoder les sous-entendus lesbiens, qu'elles sont toutes lesbiennes. »

Légendes : 
Jaquette de cycliste, vers 1895 © Paris Musées, Palais Galliera

Motsch, Haut-de-forme d’amazone de la princesse Murat, vers 1905 © Paris Musées, Palais Galliera

Belle Jardinière, Trois costumes d’amazone, vers 1890,
© Paris Musées, Palais Galliera

Creed & Co., Pantalon d’amazone de la princesse Murat, vers 1910-1915, © Paris Musées, Palais Galliera

Ensemble de régates, noeuds et cravates, vers 1890-1910, © Paris Musées, Palais Galliera

Costumes et jaquettes de Rosa Bonheur, vers 1880-1899.© By-Thomery, Château de Rosa Bonheur

Chapeau, chaussures, guêtres,en-cas et factures de Rosa Bonheur. © By-Thomery, Château de Rosa Bonheur

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