Rubyfruit Jungle, un classique lesbien enfin republié

Annabelle Georgen

Culte aux États-Unis, oublié en France, le roman queer-féministe Rubyfruit Jungle de l'américaine Rita Mae Brown est disponible dans une nouvelle traduction française. Il inaugure Queer ardent·e, une nouvelle collection dédiée à des classiques de la littérature queer jamais traduits en français ou épuisés.

Un trou perdu de Pennsylvanie dans les années 1950. Molly Bolt ne tient pas en place. Quand elle n'est pas à l'école, elle passe le plus clair de son temps dehors, à faire les 400 coups avec les garçons du village où elle grandit. Ses parents arrivent tout juste à payer les factures, son père s'éreinte au travail. Sa mère passe sa vie à lui hurler dessus, lui révèle très jeune, brutalement, qu'elle est adoptée, en la traitant de « bâtarde ». Brillante à l'école, Molly comprend vite que sa seule chance de s'en tirer, c'est d'obtenir une bourse d'études et de partir le plus vite et le plus loin possible d'ici. Ce sera d'abord l'université de Floride, puis de New York, où elle se démène pour survire, tout en découvrant la scène lesbienne. Car depuis le lycée, Molly a eu plusieurs aventures avec des filles, puis des femmes, sans jamais avoir mis les pieds dans un bar lesbien ni rencontré de femmes se considérant comme telles.

Le roman d'apprentissage Rubyfruit Jungle, paru en 1973 aux États-Unis, est considéré comme un classique de la littérature lesbienne. À tort, prévient Océane Guerrier, traducteur-ice du roman en français et directeur-ice de la nouvelle collection « Queer ardent·e » chez les éditions Héloïse d'Ormesson, car Rita Mae Brown, tout comme son double romancé Molly Bolt, sont bisexuelles. 
Quelques années après sa publication par la petite maison d'édition féministe Daughters, Inc., le livre est réédité par le géant Random House avec pour argumentaire « It's the story of a girl who grew up to be a lesbian and loves it » (c'est l'histoire d'une fille qui, en grandissant, devient lesbienne et qui aime ça). « Avec toute l'ambiguité du 'elle aime ça', un peu crade mais qui fait vendre », fait remarquer Océane Guerrier, pour qui Rubyfruit Jungle ne peut être réduit à « l'histoire d'une fille qui couche avec plein de monde ». Bien au contraire : « c'est assez rare d'avoir des récits lesbiens, bi et queer qui ne sont pas racontés par une personne bourgeoise. Avec une conscience accrue du classisme, du racisme, de la lesbophobie et du sexisme », souligne-t-elle.
Traduit en français et publié sous le titre de Molly-mélo chez Albin Michel en 1978, le livre n'avait jamais été réédité et était devenu introuvable en France. Une nouvelle traduction était nécessaire car celle d'origine comportait des erreurs et avait vieilli. Avec « Queer ardent·e », Océane Guerrier veut « (re)donner aux lecteurices francophones l'accès à des textes fondateurs de la culture queer », au rythme de deux publications par an. Deuxième opus prévu cette année : Girls, Visions and Everything de Sarah Schulman, une version lesbienne du classique Sur la route de Jack Kerouac. 

Rubyfruit Jungle de Rita Mae Brown, Éditions Héloïse d'Ormesson, 2026, 336 pages, 22€

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