Les sondages le prouvent, les femmes bies plébiscitent la gauche radicale, tout en se déportant moins sur l’extrême droite que le reste de la communauté LGBT+ et de la population générale. Décryptage.
On a une bonne nouvelle à vous annoncer : la communauté LGBT+ résiste mieux que la population générale aux sirènes du Rassemblement national (RN). Dans un sondage Ifop-Têtu réalisé cette année, Jordan Bardella recueille 27% des intentions de vote des LGBT+ pour la présidentielle de 2027, contre 36% dans l’ensemble de l’électorat. La communauté se distingue aussi par sa proximité avec la gauche radicale, puisque Jean-Luc Mélenchon atteint 25% des intentions de vote des LGBT+, contre 13% dans la population générale.
Mais derrière ces chiffres se cachent d’importants écarts, dont un nous intéresse particulièrement. Parmi les électeur·ices queers, les femmes bies semblent former la digue la plus solide face aux idées réactionnaires.
Les élections européennes de 2019
Lors des élections européennes de 2019, Têtu a commandé un autre sondage Ifop particulièrement éclairant, qui demandait aux personnes interrogées pour quelle liste elles auraient le plus de chances de voter. La liste du Parti communiste recueillait 16% des intentions de vote des femmes bies et 13% de celles des lesbiennes, contre 4 % chez les gays et seulement 1% chez les hommes bis. Les femmes bies se distinguaient également par leur soutien à La France insoumise : 13%, contre 7% des lesbiennes, 8% des gays et 9 % des hommes bis. Même constat du côté d’Europe Écologie-Les Verts : 15 % chez les femmes bies, contre 7% chez les lesbiennes, 9% chez les gays et 5% chez les hommes bis.
Au total, 40% des femmes bies envisageaient de voter pour la gauche radicale en 2019, suivies des lesbiennes (28%), des gays (17%) et des hommes bis (12%). Elles étaient également les moins nombreuses à se tourner vers la droite radicale et souverainiste : 14%, contre 17% des lesbiennes, 27% des gays et 39% des hommes bis, face à 29,9% de l’ensemble de l’électorat. A noter que les personnes trans n'étaient pas testées.
La présidentielle de 2022
Trois ans plus tard, à l’approche de l’élection présidentielle de 2022, on observait la même tendance. Dans un nouveau sondage Ifop-Têtu, à la question “si dimanche prochain devait se dérouler le premier tour de l’élection présidentielle, pour lequel des candidats suivants y aurait-il le plus de chances que vous votiez ?”, 24% des femmes bies répondaient la gauche radicale, devant les lesbiennes (22%), les hommes bis (21%) et les gays (10%). Ces derniers se reportaient en revanche plus massivement sur la gauche modérée : 25%, contre 21% des femmes bies, 20 % des lesbiennes et seulement 7 % des hommes bis.
Du côté de la droite radicale, les femmes bies étaient, là encore, les plus réfractaires : 21% envisageaient de voter pour l’un de ses candidats, contre 24% des hommes bis, 27% des lesbiennes et 31% des gays. Autre résultat frappant : la droite dite modérée, par ailleurs très conservatrice sur les questions LGBT+, recueillait 25% chez les hommes bis, contre 16% chez les femmes bies, 11% chez les gays et seulement 1% chez les lesbiennes. Il semble donc que les hommes bis trouvent leur radicalité dans une droite plus classique qui, sur les questions sécuritaire et migratoire, est aujourd’hui malgré tout très proche du RN.
Quid des personnes trans ?
Dans le sondage Ifop de 2022, 33% des personnes trans interrogées envisageaient de voter pour la gauche radicale, soit davantage que les femmes bies (24%). Mais elles étaient également 26% à se tourner vers la droite radicale, contre 21% des bies. Et lorsqu’on regarde plus spécifiquement les personnes trans homosexuelles ou bisexuelles, un chiffre interpelle : 14% envisageaient de voter pour Nicolas Dupont-Aignan, auxquels s’ajoutaient 17% pour Marine Le Pen et 7% pour Éric Zemmour. Soit en tout 38% pour ces trois candidatures, contre 21% chez les femmes bies. Ces résultats extrêmement polarisés doivent cependant être maniés avec précaution. L’Ifop signale en effet des effectifs faibles concernant les personnes trans, qui rendent les écarts beaucoup plus fragiles statistiquement. Il nous semble donc plus prudent d'attendre des statistiques plus solides avant d'en tirer des conclusions.
Mais où trouvent-elles toute cette énergie ?
Un constat se dégage donc assez nettement de ces deux enquêtes : parmi les électeur·ices LGBT+, les femmes bies font donc parties de celles qui se tournent le plus vers la gauche et résistent le mieux aux idées de la droite radicale. Et pour l’expliquer, plusieurs pistes peuvent être invoquées, à commencer par celle du genre. En effet, les femmes bies sont confrontées à la fois au sexisme et aux discriminations liées à leur orientation sexuelle, ce qui peut favoriser leur proximité avec les sujets féministes et progressistes. À noter que 55 % des hommes bis plaçaient la lutte contre l’immigration clandestine parmi leurs principales préoccupations électorales en 2022, suivis des gays (51 %), loin devant les femmes bies (32 %) et les lesbiennes (27 %).
Mais pourquoi les femmes bies votent-elles plus à gauche que les lesbiennes, qui subissent aussi moult oppressions ? L’Institut national d’étude démographique (L’Ined) relevait déjà en 2018 que près de la moitié des femmes bisexuelles avaient moins de 30 ans. En 2015, une enquête de SOS Homophobie menée auprès des femmes LGBT faisait apparaître un écart générationnel particulièrement net : 74 % des répondantes bisexuelles avaient moins de 30 ans, contre 56 % des lesbiennes. Les données nationales les plus récentes confirment cette forte dimension générationnelle de la bisexualité : selon l’enquête CSF “Pluralité sexuelle et de genre” réalisée en 2023, 9,6 % des femmes de 18 à 29 ans se définissent comme bisexuelles, contre 2,8 % de l’ensemble des femmes de 18 à 89 ans.
Lors de la présidentielle de 2022, Selon Ipsos, Jean-Luc Mélenchon réalisait ses meilleurs scores parmi les jeunes électeur·ices : 31% chez les 18-24 ans et 34% chez les 25-34 ans ayant voté, contre 22% dans l’ensemble de l’électorat. Mais attention, à l’époque Marine Le Pen recueillait 26% des suffrages des 18-24 ans et 25% de ceux des 25-34 ans. Si l’âge peut donc contribuer à expliquer pourquoi les femmes bies votent davantage à gauche, il n’explique pas pourquoi elles sont moins nombreuses à se tourner vers la droite radicale.
La question des valeurs
Parmi les autres pistes à notre disposition, la question des valeurs apporte également quelques éléments de réponse, puisque les femmes bies sont, dans l’enquête Ifop de 2022, le groupe LGBT qui accorde le plus d’importance à la “lutte contre le racisme, l’antisémitisme et les discriminations”. En effet, elles sont 60%, devant les lesbiennes (53%), les hommes bis (40%) et les gays (36%). Leurs préoccupations rentrent donc plus directement en contradiction avec les positions de l'extrême droite, notamment sur l’immigration et les droits des minorités.
Si aucun de ces aspects ne suffit à lui seul à expliquer le vote des femmes bies, il semble en revanche que leur addition joue un rôle déterminant dans leur façon d'appréhender le monde, et donc de se reporter sur tel ou tel candidat. L'intersectionnalité vécue par les bies constitue donc un début d'explication. Ce ne sont évidemment pas les seules à en être traversé, et nous manquons hélas d'études pour aborder bien d'autres catégories de queers. En attendant, cela prouve une fois de plus que la communauté LGBT+ n’est pas un bloc politique homogène. Les femmes bies n'en reste pas moins un phare dans l'obscurité grandissante.
Crédit photo : Andra C Taylor Jr pour Unsplash