Judith Godrèche, pour “Mémoire de fille” : “Je ne pouvais pas faire un film aujourd'hui sans représenter la communauté queer.”

Franck Finance-Madureira

Dans son adaptation du roman autobiographique éponyme d’Annie Ernaux, Mémoire de fille, Judith Godrèche propose une lecture contemporaine, fine et puissante de ce récit d’un viol qui ne dit pas son nom… La réalisatrice poursuit ainsi un parcours d’émancipation personnel, et s’impose derrière la caméra avec brio.

Est-ce que tu as l'impression de clore un chapitre initié avec ta série Icon of french cinema ?

C'est à la fois clore et en ouvrir un autre. Mon rapport à la réalisation est une boucle qui se rouvre perpétuellement, toujours avec ce complexe d'illégitimité. L’idée de clore voudrait dire qu'il y a un épanouissement ou un accomplissement, mais je ne le vis pas comme ça. Je suis très, très poreuse aux critiques, et c’est une remise en question constante.

 


Le livre d’Annie Ernaux est fait de soubresauts intérieurs, de souvenirs. Comment as-tu travaillé sur cette adaptation ? 

J'ai tout de suite su que ça allait être très difficile, qu'il fallait que je trouve le moyen d'incarner, de raconter tout ce qui est de l'ordre de la vie intérieure avec un personnage qui risquait de devenir très contemplatif. J’ai demandé à Annie Ernaux si elle accepterait de passer du temps avec moi parce que j'avais besoin de comprendre ce récit de manière intime, et de voir clair sur tout ce qui n’était pas dans le livre. Adapter, ici, c’était créer la ligne narrative parallèle, qui est celle de mon regard à moi sur cette histoire. Avec mes questionnements qui, en 2024, n’étaient pas les siens quand elle a écrit ce livre, parce qu'elle était encore dans une forme de déni qui l’empêchait de poser le mot “viol”.

 

Tu avais des films en tête, des inspirations ?

Un film qui m’a beaucoup marquée c’est 20th Century women de Mike Mills (2016). Notamment cette scène de dîner avec Annette Bening, dans laquelle Greta Gerwig dit le mot règles dix fois de suite. J’ai voulu raconter ce que c’est de parler des règles à table, quand on est entourée de mecs hétéros. Et puis il fallait aussi pouvoir évoquer le vaginisme, c’est pour ça que j’ai créé le personnage de Claudine, en décidant qu’elle serait lesbienne pour essayer d’incarner une réalité. Cela permet d’ouvrir le cadre et d’inclure des personnages queers, des comédiennes noires. C’était aussi important dans mon travail d’adaptation.

 


Pour cet aspect très moderne du film, j'ai pensé à un film qui s'appelle How to have sex de Molly Manning Walker (2023). Tu l’as vu ? 

Bien sûr, c’est une de mes références majeures avec ces scènes de viol filmées du point de vue de la victime. Et pour moi, la série Le Petit Renne (Baby Reindeer de Richard Gadd, 2024) répond à toutes ces questions. Et ça fait du bien que ça vienne d’un mec, qui plus est queer, parce que ces sujets, malheureusement, sont trop souvent des sujets des femmes, des films de femmes ! Il y a aussi Sorry Baby (Eva Victor, 2025) et la série I may destroy you de Michaela Coel (2020). Ce sont tous des récits créés du point de vue d’une victime qui n’est jamais la victime idéale, et qui va reprendre le pouvoir. C’est aussi ce que fait Annie Ernaux dans Mémoire de fille, même si elle est dans une dissociation et qu’elle a besoin, pour survivre, que cette histoire devienne une histoire d'amour. Ça devient identitaire. Son identité devient la fête et l'inversement de la culpabilité.

 


Cette relation aux récits et personnages queers, c’était essentiel pour toi ? 

En fait, depuis ma prise de parole, je me sens beaucoup mieux dans la communauté queer, entourée de personnes queers et je me pose énormément de questions liées au genre que je ne m'étais pas posées avant de cette façon... J’ai un peu vécu dans une bulle, privilégiée j’en conviens, à Los Angeles, où l’idée du “woke” était totalement légitime. C'est un mot qui me va, qui me convient et qui englobe les questions liées à la non-binarité, à l'antiracisme et à l’anticolonialisme, parce que le vrai sujet commun c’est l'annulation de l'autre en tant que sujet. Le personnage de Claudine est capable de poser ce regard, de formuler, de dire les choses, mais elle a aussi ses limites. Les limites du système dans lequel elle est en train d'évoluer, donc elle fait ce qu'elle peut. Je me suis dit que je ne pouvais pas faire un film aujourd'hui sans représenter la communauté queer. Dans le livre, d’après Annie, c’est la seule meuf sympathique, donc, pour moi, forcément, elle était lesbienne et lucide.

 


Un film comme celui-là, à quelques mois d'une élection présidentielle, dans le contexte global actuel, c’est signifiant non ?

Forcément que c'est signifiant. En même temps, justement, c'est là où la question sur la boucle est bouclée devient flippante. Parce que là, tu te dis : “merde, est-ce qu'elle va être bouclée malgré moi ?” L'endroit où je suis, moi, aujourd'hui, c'est un endroit où je m'en prends déjà tellement plein la figure. Je ne suis pas une personne racisée, je suis une meuf privilégiée, blanche, bourge, mais qui a pris la parole. Du coup, je suis harcelée 24 heures sur 24 par une meute de mascus sur les réseaux, et pas seulement en ligne d’ailleurs puisqu’ils vont jusqu'à taguer mon immeuble. Ce n'est pas de la discrimination, mais les agressions que je vis aujourd'hui sont une discrimination de ma parole. C’est étrange, mais ça devient également une partie de mon identité. 

 


Ce parcours d’émancipation, ta prise de parole, tout ça était en germe dans la série Icon of french cinema. C’est un vrai point de départ ? 

Oui, bien sûr. Mais j’ai pu l’écrire parce que je vivais à Los Angeles. Ici, je suis constamment ramenée à mes paires, dans tous les sens du terme et avec toutes les orthographes. Le père Jacquot, et les critiques de cinéma de l'époque, dont certains sont toujours là, qui encourageaient cette culture du viol dans leurs articles. J’ai réussi à dire tout ça parce que j'étais aux États-Unis. Parce qu’il n'y avait pas cette famille-là, ces risques-là, ça m’a donné la force d'avoir le recul pour écrire cette série. Et puis j’ai écrit en anglais, et je pense que le fait que ce ne soit pas ma langue, même si je la parle couramment, était important. C’est une langue que j'ai apprise un peu par moi-même, qui n'est pas liée à ma relation avec Jacquot. J'ai arrêté l'école très tôt, donc je l'ai apprise en travaillant, sans qu’elle soit intimement liée à mon passé. En revanche, elle est liée à des concepts qui étaient encore inconnus ici à l’époque. Quand, en France, je parlais de “white privilege”, on me regardait avec un air circonspect.

D’ailleurs, pour en revenir au film et à ma réflexion sur les incarnations des combats minoritaires, j’ai pensé à l’Algérie et créé ce personnage de Mehdi, ce petit garçon qui serait malade du colonialisme, qui serait tout le temps à l'infirmerie sans qu’on sache pourquoi. Et c'est la France qui l'a rendu malade. Tout ça pour me retrouver avec des articles qui parlent d’adaptation très littérale ! Je me suis dit : “putain !”. Mais je pense que, quelque part, je resterai une égérie toute ma vie. Je pense en réalité que je ne peux pas être vue autrement que comme ça ! 

Crédit photo : Dorian Prost

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