De Dakar à la Global Black Pride, les combats de Marame Kane

Xavier Héraud

Militante lesbienne et sénégalaise, consultante et illustratrice, Marame Kane est de tous les combats. Directrice de la Global Black Pride, elle revient sur son parcours, de Dakar à Paris, et défend un militantisme LGBT plus intersectionnel, attentif à celles et ceux qui restent encore trop souvent invisibles.

Marame Kane semble être sur tous les fronts, dernièrement. Si on peut l’apercevoir, avec sa silhouette menue et son style toujours impeccable, dans nombre de rassemblements ou manifs, la militante s’affaire aussi en coulisses.  Nous l’avons rencontrée à quelques jours de la Global Black Pride, dont elle est la directrice. 

La jeune femme de 38 ans nous reçoit dans son appartement chaleureux du sud-est de Paris. Elle nous retrace son parcours. Avec d’abord une enfance et une adolescence à Dakar, au Sénégal. Dans les années 1990, dit-elle, le regard porté sur les personnes LGBT y est bien différent d’aujourd’hui. « Ce n’était pas le Dakar qu’on connaît aujourd’hui », indique-t-elle, en soulignant que « Dakar n’est pas le Sénégal. » Fille de parents enseignants, « très ouverts sur le monde et la culture », elle grandit dans un pays qu’elle décrit comme « très patriarcal ». Les identités non hétérosexuelles et non cisgenres y sont largement tues. « Les personnes gays, surtout les hommes, étaient visibles dans l’espace public, mais plutôt dans des moments de folklore. Et tout le monde trouvait ça plaisant. »

Un manque criant de modèles

Adolescente, Marame manque de modèles lesbiens. Elle ne voit aucune femme qui lui ressemble : lesbienne, noire et africaine. Elle ne se questionne donc pas vraiment sur sa propre orientation sexuelle. Deux épisodes vont pourtant semer les premières graines. En 2004, elle découvre The L Word, qu’elle regarde… avec toute sa famille. À l’époque, chacun choisit à tour de rôle le programme du soir. Un jour, c’est son tour. « J’avais juste vu des bandes de potes. Je pensais que c’était un peu à la Melrose Place. Donc je dis à mon père : il y a une nouvelle série. Et on regarde ça. Parce que c’est mon choix. » La famille continue de regarder la série, sans commentaire particulier. « Le mardi suivant, mon père me dit : “Mais ce n’est pas l’heure de ta série, là ?” Et il regardait, mais en biais. Ma mère aussi regardait quand même un peu. Tout le monde regardait cette série avec moi. »

Un autre épisode se déroule au cybercafé, où Marame se rend adolescente pour discuter sur des forums, faute d’avoir Internet chez elle. « Alors que je discutais dans un groupe, une personne me dit : “ Donc toi, depuis quand tu sais que tu aimes les filles ? ” Je lui ai dit : “ Mais de quoi tu parles, en fait ? Je suis juste dans un groupe.” Elle m’a dit : “ Mais on est lesbiennes.” Je me suis déconnectée. J’ai regardé autour de moi. Je suis partie du cybercafé et je ne suis plus retournée. Je me suis dit : peut-être que quelqu’un a lu ça. » Au final, résume-t-elle, « les signaux étaient là, mais éparpillés ». En 2005, elle quitte le Sénégal pour poursuivre ses études en France, à Saint-Nazaire. Elle étudie l’économie, puis se spécialise en logistique maritime. Elle continue à regarder The L Word, mais ne questionne toujours pas son orientation sexuelle.

Après ses études, elle s’installe à Paris pour travailler. « Même en arrivant à Paris, je n’étais pas du tout dans des réseaux LGBT, ni dans des réseaux féministes. J’étais plutôt dans les réseaux associatifs, dans l’entraide pour les personnes précaires. Et c’est vraiment en ayant ma première relation avec une femme que je me suis intéressée aux questions LGBT. »

Du Centre LGBT à l’activisme intersectionnel

En 2017, elle pousse la porte du Centre LGBT de Paris-Île-de-France pour assister à une rencontre avec des auteurs et autrices de BD queers. « Je suis arrivée trop en avance. Et tout de suite, les bénévoles du centre m’ont redirigée vers les dispositifs d’aide aux migrants et migrantes. Alors que je n’avais pas ouvert la bouche. »

Elle ne leur en tient pas rigueur et devient bénévole, d’abord à l’accueil et à la bibliothèque, puis rejoint le bureau. Elle en devient coprésidente aux côtés d’Hervé Latapie, puis présidente.

Après le Centre, elle s’engage au sein de l’Inter-LGBT. Installée à Pantin, en Seine-Saint-Denis, elle cofonde également l’association Queer Pantin et milite pour que la Marche des Fiertés de Paris parte de sa ville. « Il faut dire combien c'était important que la Marche des Fiertés parte de Pantin et de montrer que les LGBT de banlieue existent et ne se cachent pas ». Elle ne pourra finalement pas participer à cette première marche au départ de Pantin : elle se marie le même jour.

Avec le recul, elle déplore toutefois le manque d’intersectionnalité de certains de ces milieux militants. « Je pense qu’on pourrait gagner dans le mouvement LGBT à aller chercher des personnes qui sont les moins représentées. Ça permettrait d’avoir moins d’angles morts et peut-être d’avoir un travail de plaidoyer qui soit plus enrichissant. »

C’est finalement en rejoignant l’European Lesbian* Conference qu’elle commence à se sentir véritablement à sa place. Elle y apprécie autant le travail de plaidoyer que les actions concrètes. Mais tout cela reste fragile, ajoute-t-elle, en raison de la menace qui pèse sur les associations. « On l’a vu avec le Planning Familial, sur la question des droits humains, la question de l’asile. Il y a de moins en moins de budget et de plus en plus de demandes. »

De consultante pour Violette & Co à la Global Black Pride

Le militantisme finit par rattraper sa vie professionnelle. Après l’univers maritime, elle se tourne vers l’assurance de projets dans les énergies renouvelables, avant de devenir consultante en affaires publiques et en plaidoyer sur les questions de lutte contre les discriminations. Elle mène notamment une mission auprès de Violette & Co, librairie lesbienne et féministe. On l’a ainsi vue lors d’un rassemblement devant le Conseil régional d’Île-de-France, à Saint-Ouen, lorsque la Région a fait annuler un vote qui aurait attribué un financement à l’association. Elle est également directrice de la Global Black Pride, organisée à Paris le deuxième week-end de septembre, qui propose un programme ambitieux, structuré autour de conférences, d’un gala et d’une marche. « On voudrait vraiment, au-delà de l’antiracisme, parler de la négrophobie en France. » Et aller plus loin :  « On parle de négrophobie et de LGBT-phobie, mais on ne croise jamais les deux. »

Elle espère que l’événement pourra s’inscrire dans la durée. « On a déjà commencé à en parler. » Reste à trouver la bonne formule : « Ça peut être une marche, ça peut être, comme ça va être le cas là, une semaine de débats, même une soirée de débats. » Elle imagine également d’autres initiatives avec des collectifs francophones et internationaux, notamment « l’idée d’avoir un mois de l’histoire noire, comme ça se fait déjà en Angleterre avec les Black History Months ». Autre corde à son arc, Marame est également illustratrice. « Je fais de l’illustration et de la BD depuis très longtemps. J’ai commencé le dessin à 5 ans. Et ça a vite évolué ces dernières années. » Là aussi, l’engagement est au cœur de son travail : elle collabore notamment avec Cartooning for Peace.

En solidarité avec le Sénégal

Même si elle n’est pas retournée au Sénégal depuis plusieurs années, Marame suit de près la situation des personnes LGBT dans son pays natal. En juin dernier, elle organise ainsi, avec l’aide de l’association Stop Homophobie, un rassemblement près de l’ambassade du Sénégal pour dénoncer la politique homophobe du pays, avec un message fort : « Nous sommes aussi le Sénégal. »

Avec d’autres personnes LGBT sénégalaises vivant à Paris ou ailleurs en Europe, elle veut que leur voix soit davantage entendue. « C’est génial que des associations françaises et européennes s’emparent du sujet, que ce soit de manière très médiatique ou pas, parce qu’il faut aussi les deux volets. Mais il y a quand même peut-être une invisibilisation des personnes noires sur cette thématique-là, et le risque qu’on nous accuse de passer par des personnes blanches sur cette thématique-là. » Avec d’autres Sénégalais et Sénégalaises, elle réfléchit désormais à la suite, notamment à la création d’un système de villes refuges pour les personnes LGBT sénégalaises. Elle siège également aux conseils d’administration d’Egides, l'alliance internationale francophone pour l'égalité et les diversités, et du Tango, où elle souhaite notamment travailler à une meilleure inclusion des lesbiennes et des associations lesbiennes.

Inquiète pour 2027

À l’approche de 2027, Marame se montre particulièrement inquiète, en particulier de certains discours à gauche « disant que telle personnalité de gauche ferait plus peur ». «J’ai quand même peur qu’on loupe le coche et que ce soient encore les personnes à la marge de la marge qui en paient le prix. Il y a les personnes en demande d’asile, mais aussi les personnes immigrées, dont la vie serait d’autant plus compliquée aujourd’hui. » Elle-même binationale, la militante sait de quoi elle parle. Quoi qu’il arrive, on peut sans doute compter sur elle pour continuer à mener les combats.

Photo : Xavier Héraud

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