Sam*, prof queer du Lycée Paul-Éluard de Saint-Denis

Morgan Crochet

L’établissement scolaire Paul-Éluard de Saint-Denis est au cœur du mouvement lycéen, qui secoue la France depuis plusieurs semaines. Sam*, un professeur queer contacté grâce à l’association Queer Éducation, a accepté de répondre à quelques-unes de nos questions. 

Comment le mouvement a débuté à Paul-Éluard ? 

Il y a deux semaines, des lycéen·es du lycée Saint-Exupéry de Créteil se sont mis en grève et ont commencé un blocus. À ce moment-là, j'étais en cours avec mes BTS de Paul-Éluard, et quand ils ont appris la nouvelle ils ont immédiatement voulu faire la même chose en solidarité, et pour faire valoir leurs propres revendications. Ils ont entamé un blocus dès le lendemain, et l'ont maintenu une semaine jusqu'à ce que le lycée soit fermé. Sur le parvis, en plus d’une grande variété d’élèves, il y avait aussi beaucoup de profs et de surveillants. Et beaucoup de violence policière, dès le début. 


Quelles sont les revendications de tes lycéens ? 

Elles sont assez locales, et concernent les bâtiments. Le lycée était en très mauvais état, avec des fuites d’eau, des rats, etc. Mais les bâtiments modulaires mis en place durant les travaux ne sont pas appropriés. Il n’y a pas assez de chaises ni de tables, ça chauffe très vite en été et on peut aussi avoir très froid en hiver. 


Donc il s’agissait de revendications plutôt techniques ?

Sans parler du manque de postes, des profs non remplacés. À Paul-Éluard, on n'a même pas une infirmière à plein temps alors qu’il y a 2000 élèves. Pas d’assistante sociale alors qu’on est dans un des départements les plus pauvres de France et que les élèves ont besoin de soutien. Au fur et à mesure, des revendications plus larges ont émergé, notamment sur Parcoursup, le rythme de travail, les discriminations…


Ce qu'on remarque, c'est que souvent, quand les élèves ont des revendications écrites, elles sont plus locales et techniques. Mais sur les pancartes dehors, il y a des choses plus générales, du genre “8h-18h, c’est les cours ou la gav ?” Beaucoup de filles font aussi des pancartes car elles en ont marre qu’on se soucie à ce point de leur voile…


Les enseignants de Paul-Éluard soutiennent le mouvement ?

On a de nombreuses revendications en commun, puisqu’on partage avec nos élèves les mêmes conditions de travail.  Et puis on fait aussi ce métier pour eux. Parce qu’on veut qu’ils aient un bel avenir, qu’ils puissent faire des choses qui leur plaisent et s’épanouir. 


On les rejoint également sur ce qu’ils réclament et qui va contre ce système. Par exemple, le tri social qu’opère Parcoursup pénalise nos élèves de banlieue, qui ont beaucoup moins de chances d’avoir des places en fac ou dans des formations que les élèves parisiens. 


Quel rôle jouez-vous à leurs côtés aujourd’hui ?

Ça dépend des profs. Il y en a par exemple qui sont en grève chez eux. Mais il y en a plus encore qui ont rejoint les élèves sur le parvis du lycée durant le blocus. Notre volonté, c’est vraiment d’être là pour les soutenir, et de les laisser faire parce que c’est avant tout leur mouvement. Donc on fait des chaînes humaines face aux CRS, on apporte du carton et des feutres pour les pancartes. Ils sont touchés, je pense, de voir que leurs profs les soutiennent.


Puis on a développé nos propres revendications, qui sont assez proches des leurs. Ce sont surtout des ajouts, par exemple sur le statut des AED ou les contrats précaires…


La France insoumise est accusée par certains médias réactionnaires de manipuler le mouvement, et notamment les jeunes. Tu penses aussi qu’il existe une instrumentalisation politique ?

Personnellement, je n'ai rien vu de tout ça. Il faut rappeler que c’est un mouvement spontané qui est né des jeunes eux-mêmes, et qu’ils décident de tout. Les élus LFI qui sont venus l’ont fait pour observer et nous protéger. Ils n’ont pas particulièrement parlé aux jeunes, à l'exception du maire de la ville, mais je considère que c'est son rôle. Bon courage à ceux qui pensent pouvoir dire aux lycéen·nes ce qu’iels doivent faire. Nous, profs, on sait à quel point c’est difficile. 


Tu évoquais les violences policières, tu en as été témoin ?

Je n’étais pas là quand un élève a été jeté et maintenu au sol, avant de devoir être hospitalisé. Mais j’ai évidemment assisté aux charges de CRS. J’ai aussi vu trois policiers se ruer sur un jeune de 15 ans, alors qu’il n’y avait aucune action à ce moment-là, et le jeter au sol. J'ai assisté à des scènes de violence vraiment choquantes. Je connaissais ces problématiques, mais je n’avais encore jamais assisté à ce type de violences policières. Je comprends tout à fait que les élèves soient en colère, et qu’ils en arrivent à brûler des poubelles ou à arracher des portails. 


Ce qu’ils subissent est très violent et très déshumanisant. On a l'impression qu'ils sont perçus comme des criminels, alors que ce sont des enfants. Quand j’ai été muté dans le 93, on m’a fait beaucoup de commentaires sur le fait que les élèves sont agités, voire dangereux. C’est absolument faux. Ils sont agités et bavardent comme tous les lycéens. Rien de plus. 


Comment se sentent les élèves aujourd’hui ?

Alors depuis que le lycée a fermé, on en croise beaucoup moins que lorsqu’on était sur le parvis avec eux. Ce que je peux dire, c’est que certains sont fatigués et voudraient arrêter. Mais beaucoup restent très motivés, parce qu’ils sont conscients qu'ils n'ont pas obtenu grand-chose. Le Premier ministre a annoncé des journées de démocratie interne, mais pas de changement pour les emplois du temps ou pour leurs demandes concernant Parcoursup par exemple. Donc ils veulent continuer pour obtenir plus de choses.


Tu as parlé à des parents d'élèves ?

Pas tant que ça. À Saint-Denis, beaucoup de parents sont éloignés de l'institution. Beaucoup sont allophones et, même s’ils soutiennent la mission éducative, ils ne se sentent pas légitimes de nous parler, ne se sentent pas à leur place et sont un peu intimidés. Beaucoup ont aussi un rapport de défiance envers les institutions françaises, ce qui peut les tenir à distance de l’institution scolaire.


Qu’est-ce que tu penses de la jeunesse d’aujourd’hui ?

La plupart des profs de lycée disent que les jeunes sont incroyables. Et c’est vrai ! En passant la journée avec eux, on constate qu'ils ont de grandes qualités humaines, et sont capables de grandes réflexions. Quand ça m’arrive d’être fatigué, de venir au travail par automatisme, ce sont eux qui me redonnent le goût et l’envie, notamment parce qu’ils sont extrêmement intéressants. Sur le blocus, j’ai été impressionné de voir à quel point il y avait de la réflexion et du débat.


Dans les tout premiers jours, les élèves ont chanté la Marseillaise pour signifier qu’ils étaient, eux aussi, français, et que la France est leur pays. Ensuite, j’ai entendu deux élèves avoir un débat très construit, et se demander si la Marseillaise pouvait être utilisée par eux aussi comme un symbole positif, ou si l’hymne était trop empreint de colonialisme pour pouvoir l’être. Beaucoup de jeunes ont une analyse politique très fine, très profonde, et beaucoup d’intérêt pour ce qui se passe autour d'eux.


Vous avez le sentiment de réussir quelque chose ? 

Ça dépend des jours. Il y a plein de moments où on sentait que le rapport de force était vraiment en faveur des lycéens, et où l’on se sentait très victorieux. Hier, après l'annonce du Premier ministre, je me suis senti un peu découragé. Mais le moment n'est pas terminé. Je pense qu'on peut vraiment arracher des victoires avec cette mobilisation. J’ai vraiment espoir en la suite du mouvement.


Si le mouvement échoue, quelles seront les conséquences selon toi ?

Dans la banlieue où je suis, je pense que le sentiment d'abandon institutionnel empirera, que les élèves perdront encore plus foi dans le gouvernement, dans les institutions. Je pense que ça augmentera à la fois le sentiment de lassitude et de désespoir, mais en plus peut-être aussi la colère. Quand les élèves débattent entre eux du fait de brûler ou non des poubelles, j'en entends beaucoup dire que personne ne les écoute lorsqu’ils sont pacifiques.

Je pense que si on ne leur accorde rien, il y aura vraiment des conséquences très néfastes sur cette génération.


Comme professeurs, vous êtes fonctionnaires, comme la police. Quel est votre sentiment quand vous vous faites charger ?

C’est assez fort, parce que la police vient vraiment en tenue complète. Ils ont des masques, des visières… On les voit très peu. Il n’y a aucun contact humain. On pourrait tout aussi bien faire face à des machines.


Est-ce qu’à Saint-Denis, vous sentez du soutien extérieur ?

J’ai été assez touché par les lycées parisiens, notamment Louis-le-Grand, dont les élèves ont fait un blocus par solidarité avec les lycéens du 93. Après, nos élèves sont aussi un peu méfiants. Ils ont peur qu’on leur arrache leur mouvement, et qu’on les laisse de côté. c’est aussi pourquoi beaucoup d'élèves de Saint-Denis ne veulent pas aller à Paris pour les manifestations, et rester dans leur ville. 

 

 

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