« Jim Queen » dégaine un humour aussi féroce qu’attachant

Yannick Barbe

Présenté cette année au Festival de Cannes en sélection officielle (hors compétition), Jim Queen est une satire hilarante et déjantée du monde gay de la fête et du sexe. Une réussite qui donne aussi à réfléchir. Rencontre avec ses quatre créateurs français.

Gym-queen parisienne égocentrée, l’insupportable Jim Parfait est le héros vénéré des réseaux sociaux et des dancefloors. Mais lorsqu’il contracte l’Hétérose, un mystérieux virus qui rend hétéros les hommes gays, son monde va s’écrouler et il va être rejeté par tous. Sauf un : Lucien, son dernier follower, twink romantique qui tente d’échapper au placard d’une mère homophobe très inspirée par Christine Boutin, la vraie. Commence alors une épopée à deux où les préjugés vont voler en éclats… Film d’animation produit par le studio européen Bobbypills dont c’est le premier long métrage, est un projet de longue haleine, démarré il y a 7 ans sous la plume de Marco Nguyen et Simon Balteaux, un duo gay bientôt rejoint par une team hétéro constituée de Nicolas Athané et Brice Chevillard. Interview à quatre voix.

Votre film est une satire du monde gay testostéroné, mais pas seulement. Tout le monde en prend pour son grade ! Où est-ce que vous avez placé le curseur de la vanne ?

Marco Nguyen : Déjà, à aucun moment on n’a été censurés par notre producteur !

Simon Balteaux : On testait nos blagues entre nous, il y a eu beaucoup de débats, mais on ne s’est pas bridés. Je vois deux aspects de la satire. Premièrement l’autodérision : les premières personnes dont on se moque, c’est nous-mêmes. Deuxièmement la technique du « roasting » [littéralement « passer sur le grill »], comme le fait RuPaul dans Drag Race. On tacle la communauté comme on le ferait avec son meilleur pote qu’on adore et à qui on peut dire des choses. On voulait célébrer le monde queer mais aussi être dans l’auto-critique par rapport au culte du corps, au jeunisme, au manque de bienveillance entre nous…

MN : …sans être non plus moralisateurs.

On a l’impression de voir un Disney sous acide. Le début du film ressemble à un conte de fées puis ça part en vrille, pour aller même vers quelque chose de plus dark…

Nicolas Athané : Très tôt, on a eu l’idée de mélanger les registres. Les codes Disney, mais aussi la comédie, le fantastique.

SB : J’ai un souvenir très ému de la première fois que j’ai vu La Belle et la Bête avec le chandelier en 3D et les gens qui dansent en dessous.

MN : Moi je regardais Aladdin et La petite Sirène en boucle !

Brice Chevillard : Les films Disney c’est un point commun qui a permis de nous rassembler, d’aligner nos sensibilités. Notre film est aussi une comédie romantique mais moderne avec le personnage de Jim qui va déconstruire sa masculinité toxique. Donc on a déconstruit le Disney old-school et sa culture du patriarcat !

Un mot sur votre casting de voix démentiel…

MN : On a des comédiens formidables qui ont orienté le style du film. Alex Ramirès a influencé le type d’humour et le rythme du personnage de Jim. Pareil pour Shirley Souagnon [qui joue Nina, la meilleure amie de Jim] et qui vient aussi du stand-up. François Sagat a accepté d’interpréter Pavel [la gym-queen rivale de Jim] avec beaucoup d’autodérision. Il a beaucoup ri. Ça montrait qu’on allait dans le bon sens. Et puis Philippe Katerine… Mais on ne va pas spoiler l’histoire !

Il y a une idée très forte dans le film, son fil rouge, c’est de parler de sérophobie de manière détournée. Le virus de l’Hétérose, c’est une manière d’évoquer le VIH-sida et les discriminations subies par les personnes séropositives.

MN : Je suis né en 1982 et j’ai grandi dans la terreur du VIH. C’était important d’en parler pour ne pas l’oublier. Et de dire aussi que la communauté a pu être cruelle envers les personnes séropositives.

SB : J’ai un an de moins que Marco et moi aussi j’ai ressenti ce trauma. Dans ma tête c’était : « je suis homosexuel, donc coupable, donc je vais mourir à cause de ce virus dont on me dit que c’est un châtiment ». Même si Marco et moi on a eu des parcours de vie différents – pendant l’écriture on rigolait en disant que Marco est un gay des villes et moi un gay des champs – on avait cette peur en commun, c’était tellement ancré en nous ! Ça a changé quand j’ai commencé à prendre la PrEP.

Quel est votre personnage préféré à chacun ?

SB : C’est difficile ! Je vais dire Glamydia. Parce qu’elle a un côté Sœurs de la Perpétuelle Indulgence – big up à elles ! – et que ce sont des personnes qui rendent la communauté magique. Je suis fan des drag-queens et ce bien avant qu’elles ne deviennent mainstream et je trouve que Glamydia est la bonne fée du film.

BC : Tu m’as piqué mon idée Simon ! Glamydia évidemment. Elle est merveilleuse. J’aime aussi Jim pour sa trajectoire. Il se regarde dans le miroir et se remet en question.

NA : Moi c’est Pavel que j’ai préféré mettre en scène. Il est ultra-tragique et super drôle. Il subit la déroute par rapport aux drags, il ne peut pas accéder au podium, il sombre dans le côté obscur par la haine…

MN : Lucien est l’un de mes préférés. C’est lui le vrai héros du film en fait. J’aime sa pureté. Et c’est quelqu’un qui va jusqu’au bout des choses.

Le film est présenté à Cannes, en sélection officielle. Énorme non ?

SB : Cela fait à peu près une semaine, depuis l’annonce de la sélection, que je pleure tous les jours, sincèrement. Sept années à se battre pour faire exister ce film, après toutes les claques qu’on s’est prises dans la tronche…

NA : Dans un moment où il y a une invisibilisation des contenus LGBT, ça fait du bien !

SB : Avoir le premier festival de cinéma au monde qui tout à coup nous dit : « vous les mecs, on va vous mettre en valeur », avoir cette forme de reconnaissance, c’est quand même assez dingue. Merci le Festival de Cannes ! 

Jim Queen, de Marco Nguyen et Nicolas Athané.  Scénario de Simon Balteaux, Marco Nguyen, Nicolas Athané et Brice Chevillard. En salles le 17 juin.

 

LIRE AUSSI : Le prochain Festival de Cannes s'annonce très queer !
 

Partager:
PUB
PUB