Sénégal : En France, la solidarité s’organise

Xavier Héraud

Persécutés en raison de leur homosexualité, beaucoup de Sénégalais se tournent vers la France pour obtenir un soutien moral, financier ou logistique. Gouvernement, associations, diaspora, tous tentent de s’organiser pour leur apporter écoute et aide concrète.

Le sous-sol du Centre LGBTQIA+ de Paris est bondé en ce 17 mai. À l’occasion de la Journée internationale de lutte contre les LGBTphobies, le Centre a organisé une rencontre consacrée à la situation au Sénégal, réunissant des acteurs associatifs, l’ambassadeur pour les droits des personnes LGBT+, Jean-Marc Berthon, ainsi que plusieurs Sénégalais. Au cœur des préoccupations : la chasse aux homosexuels qui s’est intensifiée dans ce pays d’Afrique de l’Ouest depuis la promulgation le 31 mars dernier d’une loi doublant les peines de prison et les amendes pour les relations sexuelles entre personnes de même sexe, tout en créant un délit de « promotion de l’homosexualité ».

Très mobilisé sur les réseaux sociaux, Jean-Luc Romero, ancien adjoint à la maire de Paris chargé de la lutte contre les discriminations, dit « n’avoir jamais vu ça ». Depuis la promulgation de la loi, il reçoit quotidiennement des messages de détresse de Sénégalais cherchant à fuir leur pays. Les associations françaises engagées sur ce dossier sont elles aussi submergées. Stop Homophobie, qui a ouvert une ligne dédiée, mais aussi l’Ardhis, Shams ou encore le Centre LGBTQIA+ de Paris reçoivent depuis plusieurs semaines des centaines, voire des milliers de sollicitations.

Chasse à l’homme

Car depuis la promulgation de la loi, un véritable climat de chasse à l’homme s’est installé dans le pays. Environ une centaine de personnes ont été arrêtées, parfois sous les yeux et les cris haineux d’une foule hostile, comme on a pu le voir dans des reportages télé. Pour l’instant seul un homme a été condamné. Les autres attendent leur procès en détention.  Pour les personnes LGBT sur place, c’est l’inquiétude, voire la panique. Car les policiers poussent les personnes arrêtées à dénoncer les autres. Mais la répression a eu beau s’intensifier depuis février, le climat était déjà dangereux auparavant. Suite au dévoilement de photos et de vidéos, M., avait déjà quitté le pays depuis quelques mois pour se réfugier au Maroc (voir son interview). Il craignait pour sa vie. Alassane, qui se trouve aussi le 17 mai au Centre, s’est résolu à déposer une demande d’asile en France. Venu en France faire ses études, il souhaitait un jour rentrer au Sénégal pour y établir un Centre LGBT et faire en sorte que les personnes LGBT puissent sortir de l’isolement. La nouvelle loi l’a convaincu que ce ne serait plus possible. « Le fait d’avoir pris position sur les réseaux m’expose déjà à beaucoup de haine. Si je rentre, je m’expose à être victime de cette loi », explique-t-il. 

Quitter le Sénégal pour survivre

Les français installés sur place peuvent également être inquiétés. Un ressortissant français a été arrêté et se trouve actuellement incarcéré dans l’attente de son procès. « Il bénéficie de la protection consulaire et a déjà reçu quatre visites. Nous faisons le point régulièrement avec la famille et son avocat », affirme Jean-Marc Berthon.

Cette situation aurait pu arriver à Frédéric. Installé à Dakar depuis quinze ans, ce chef d’entreprise a tout laissé derrière lui lorsque la loi est entrée en vigueur. Alors qu’il se trouvait en France pour quelques mois, il a appris que la police sénégalaise s’intéressait à lui. « J’ai des amis proches qui ont été arrêtés. On a saisi leurs téléphones, dans lesquels il y avait un certain nombre de numéros, dont le mien. Ce qui a permis à la police de m’identifier et d’obtenir mon adresse. » La police a interrogé ses employés à plusieurs reprises et leur a demandé de prévenir les autorités dès que Frédéric reviendrait. La même consigne a été passée au personnel de sécurité de sa résidence. « Donc évidemment, je n’envisage pas de revenir au Sénégal pour le moment, puisqu’il est hors de question que je passe dix ans de ma vie derrière les barreaux, surtout quand on connaît les conditions d’incarcération là-bas. » Il est désormais bénévole à Stop Homophobie.

La question des visas

Pour beaucoup de Sénégalais, il n’existe qu’une solution : partir. Vers une autre ville, un autre pays africain ou, lorsque cela est possible, vers l’Europe. Dans un courrier adressé au président de la République, Jean-Luc Romero a appelé à la délivrance de « visas humanitaires » afin de permettre aux personnes menacées de venir demander l’asile en France. Lors de la rencontre organisée au Centre LGBTQIA+ de Paris, Jean-Marc Berthon a rappelé que cette catégorie de visa n’existe pas dans le droit français. « Il y a d’un côté des visas au titre de l’asile et de l’autre des visas de court séjour Schengen. » Le premier est un préalable à une demande d’asile, et le second est destiné aux séjours touristiques ou professionnels. C’est donc plutôt la première option que doivent solliciter ceux qui veulent rejoindre la France. Jean-Marc Berthon : « L’obtention de ce titre, soumise à arbitrage du ministère de l’Intérieur, suppose une pré-évaluation du danger encouru par le demandeur dans son pays et prend plus de temps .»  Le courrier doit donc ressembler, en allégé, à un dossier de l’OFPRA (l’Office français de protection des réfugiés et apatrides, qui délivre le statut de réfugié), où le demandeur d’asile doit prouver en détail qu’il est bien LGBT et qu’il ou elle est persécuté.e. Pour pouvoir bénéficier de ce visa, il faut s’adresser à l’ambassade de France ou dans un consulat. 

Des associations débordées

Face à cette situation, les associations françaises sollicitées font ce qu’elles peuvent, à l’image du Centre LGBT de Paris Ile de France. Chaque année, le Centre accompagne environ 700 demandeurs d’asile. Il les aide à constituer leur dossier devant l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) ou la Cour nationale du droit d’asile (CNDA), tout en leur proposant des moments de convivialité et des cours de français. Comme beaucoup d’autres structures, le Centre est aujourd’hui confronté à un afflux inédit de demandes d’aide en provenance du Sénégal… et ce n’est pas simple à gérer. Clément Messence, directeur du Centre, le reconnaît : « On a beaucoup de personnes qui sont arrivées ici, qui ont réussi à sortir du Sénégal et qui demandent à ce qu'on les accompagne. Aujourd'hui, il y a un vrai besoin de monter en capacité pour le Centre. Parce qu’on a déjà de nombreuses personnes qui viennent d’autres pays.»

Stop Homophobie s’est également retrouvée avec des centaines de messages. « C’était impressionnant et personne n’était préparé », raconte Inès Sanoussi, qui anime depuis quelques mois une permanence téléphonique chaque mercredi soir à partir de 19 h 30 (voir encadré ci-dessous). La militante, passée par le PASST et Shams France, envisageait depuis quelque temps de créer une association pour aider les personnes en difficulté dans d’autres pays. « Il y a beaucoup d’associations qui s’occupent des personnes quand elles arrivent en France, mais très peu qui aident les personnes sur place », estime-t-elle. La situation au Sénégal a obligé à se concentrer sur ce pays-là.

Lors des débats au Centre LGBT, les échanges entre associations ont fait émerger une nécessité : coordonner davantage les actions menées en direction des personnes en danger, dans un souci d’efficacité. Dans cette perspective, Jean-Marc Berthon a réuni plusieurs d’entre elles au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. Les choses se mettent en place petit à petit.  Pour Inès Sanoussi, assurer un suivi régulier des personnes accompagnées présenterait aussi un intérêt pratique : mieux connaître leur situation lorsqu’elles arrivent finalement en France.

Accueillir celles et ceux qui parviennent à partir

Les personnes interrogées soulignent que l’État français agit sur ce dossier, même si une grande discrétion est observée afin d’éviter les accusations d’ingérence de la part des autorités sénégalaises.

Pour Clément Messence, les choses commencent à évoluer dans le bon sens : « Nous sommes contents de la tournure que prennent les choses. En tout cas, nous sommes heureux que ça commence à se coordonner. » Concrètement, les personnes qui ont réussi à rejoindre la France peuvent désormais être prises en charge. Terrence Katchadourian, de Stop Homophobie, explique : « Nous avons eu beaucoup d’appels, mais les demandes d’asile, cela représente une quarantaine de personnes. Nous pouvons payer un hébergement pour une vingtaine d’entre eux, et Le Refuge loge les autres. » L’association gère notamment deux maisons, la maison d’Allanah et la maison de Bambi, en Ile de France et propose d’autres solutions d'hébergement dans d’autres villes. 

Une fois présentes sur le territoire français, les personnes souhaitant obtenir refuge dans le pays devront désormais déposer une demande d’asile et suivre le même parcours, souvent long et éprouvant, que l’ensemble des demandeurs d’asile accueillis en France.En attendant que son dossier soit examiné, Alassane, lui, a trouvé une deuxième maison au Centre LGBT de Paris. « J’avais perdu mon travail et je ne me sentais pas très bien. J'ai tapé sur mon téléphone et j'ai demandé s’il y avait un centre LGBT. J'ai vu qu'il y en avait un. Je suis venu trois fois devant le centre et j'ai dit, je ne peux pas entrer. La quatrième fois, je suis entré. On m'a bien accueilli. Je suis revenu une semaine après. Je suis juste venu comme un bénéficiaire et maintenant c'est une famille pour moi. » Il aimerait bien s’impliquer un peu plus pour aider les Sénégalais. Mais déjà il témoigne régulièrement, et, lui qui parle cinq langues, aide à traduire pour ceux qui ne parlent pas français. Le jeune homme a un message d’encouragement pour ceux qui pourraient lire l’article : « Il y a toujours une famille qui vous attend quelque part. Il faut tenir bon ».

En écho à ces paroles, quelques dizaines de militants se sont réunis à non loin de l’ambassade du Sénégal le 26 juin,  à l’appel de membres de la diaspora sénégalaise et d’associations, en solidarité avec les sénégalais persécutés. « Ils disent « Les LGBT ne respireront plus dans ce pays » [Une phrase prononcée par une députée lors de l’examen de la loi à l’Assemblée nationale sénégalaise]. Nous respirerons. Nous vivrons. Nous aimerons. Et nous resterons des citoyennes et des citoyens sénégalais », ont clamé les manifestant.e.s par la voix de Marame Kane, militante franco-sénégalaise, ancienne présidente du Centre LGBT de Paris / Ile de France. Car les Sénégalai.es LGBT, ici ou là-bas, le clament haut et fort, en dépit de l’adversité : «  Nous sommes aussi le Sénégal. »

 

ENCADRE : La permanence téléphonique de Stop Homophobie

Mercredi 10 juin, 19h30. Une poignée de bénévoles de Stop Homophobie se retrouvent dans un petit bureau de la mairie du XIème arrondissement de Paris, mis à disposition ce soir-là par la municipalité. Ines Sanoussi (photo ci-dessus, à droite) coordonne la soirée. « Il y a 13 appels à gérer ce soir », annonce-t-elle, avant de rappeler les consignes, notamment à destination des nouveaux écoutants : écouter, soutenir, mais conserver une certaine distance émotionnelle. Pour l’instant, les bénévoles appellent essentiellement avec leurs téléphones personnels.  Pour y remédier, un bénévole met en route deux téléphones qui seront dédiés à la permanence. 

Chaque personne à rappeler dispose d’une ligne dans un fichier partagé que les bénévoles complètent après l’entretien afin de suivre sa situation. Les bureaux sont exigus, chacun se trouve un petit coin pour appeler. 

« Une permanence, cela permet d’appeler les personnes et on essaie au moins de les écouter parce qu'au début, ils avaient vraiment très peur, ils étaient isolés chez eux », indique Inès. 

Ce soir-là, plusieurs personnes contactées ont un profil et une problématique similaires. Ayant fui au Maroc, ils demandent de l’aide pour obtenir un visa. Les militants leurs conseillent d’envoyer un mail à l’association, avec leur histoire, appuyée par une carte d’identité et si possible des preuves de leur persécution. Ce mail sera ensuite transmis aux autorités gouvernementales pour leur signaler une demande urgente à traiter. Lors de chaque échange, les bénévoles prennent soin de rappeler les limites de l’action de l’association : « On n’a pas de baguette magique. C’est le ministère [de l’Intérieur] qui prend la décision. »

Pour les personnes en détresse, Stop Homophobie propose également un accompagnement psychologique via une application et tente d’identifier des solutions pour aider les personnes restées sur place, si par exemple elles n’ont plus accès à un traitement contre le VIH. « Souvent, les appels sont assez intenses. Mais j’ai l’impression que la tension a baissé d’un cran depuis février », explique Inès Sanoussi, qui précise que les bénévoles ont jusqu’ici rappelé 200 personnes.

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Photos : Xavier Héraud

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