Sénégal : « Je n’ai même pas réfléchi deux secondes, j'ai pris mes affaires et je suis parti.»

Xavier Héraud

M. a fui le Sénégal l’an dernier après avoir été outé. Nous l’avons joint par téléphone au Maroc, où il se trouve actuellement. 

 

Ce témoignage fait partie de notre dossier consacré à la situation au Sénégal

STROBO : Comment vas-tu ? 

M. : Difficile à dire. Un peu perdu, un peu déboussolé. Toujours dans l’inquiétude. Toujours dans la réflexion : où partir ? Où vais-je atterrir ? 

Tu nous parles depuis le Maroc. Si on revient un peu en arrière, qu'est-ce qui t'a amené ici ? 

Il y a un peu plus d’un an, ma famille proche a découvert mon homosexualité en voyant une photo et une vidéo qui ont fuité. J’ai dû m'exiler au Maroc. Partir était une obligation par rapport à moi, à ma santé mentale, à l'image de la famille aussi, par rapport à tout, en fait. Je ne pouvais pas regarder ma famille en face. Donc je devais partir.

Outre ta famille, est-ce que tu étais inquiet des répercussions légales?

Oui. Parce qu’une fois qu’on te connaît pour ce genre de pratiques, tu peux risquer la prison ou risquer de te faire tuer. Même ta propre famille, pour sauvegarder sa réputation, est capable de te faire du mal. Sachant que je viens d'une famille religieuse très exigeante, pour qui la réputation est le plus important, je n’ai même pas réfléchi deux secondes, j'ai pris mes affaires et je suis parti. Et c'est très difficile à accepter. Je n’ai pas les mots pour vous expliquer à quel point c’est dur.  Je me suis enfui pour me protéger. Et avec ce qui se passe à l'heure actuelle c'est devenu plus grave. Si un jour je remets mes pieds là bas, c’est sûr, c'est la condamnation directe. Avant que tout cela n’arrive, j'étais bien. J'ai fait des études, j’avais un bon travail et j’étais très à l'aise. Du jour au lendemain, tout est parti en cacahuète, comme on dit.  C’est le destin, je n'ai pas choisi d’être comme ça, je suis né comme ça et le destin a fait en sorte que ma vie a basculé, donc je dois reprendre ma vie à zéro, et tenir bon, travailler sur mon mental et mon coeur.

Es-tu en contact avec des amis qui sont encore au Sénégal ? 

Oui. La plupart des personnes qui vivaient là-bas sont contraintes de se disperser, soit dans les pays africains les plus proches, les pays frontaliers, soit en Europe pour ceux qui en ont la possibilité. 

Si aujourd'hui des gens populaires, influents et qui ont les moyens sont en prison, une personne lambda qui n'a pas les moyens ne sera pas épargnée. La seule chose que tu peux faire, c'est prendre la fuite pour te protéger. Parce que même ta propre famille va te bannir. Et même si ta famille n’est pas contre toi, elle va te demander de fuir, parce que l’homosexualité c'est quelque chose de très très mal vu au Sénégal. Je connais pas mal de personnes qui ont quitté le Sénégal, qui sont venues se réfugier au Maroc en attendant.

Pour certains africains, être gay, c'est être maudit :  tu n’as pas le droit de vivre, tu n’as pas le droit de  travailler, tu n’as pas le droit de penser. Donc tu es obligé de repartir à zéro, de fuir pour protéger ta vie et essayer de trouver une solution pour ta vie future. Au moins si tu es entouré de personnes positives, qui te connaissent et te comprennent, tu peux refaire ta vie. 

Cela fait un an que tu es au Maroc, comment envisages-tu la suite ?
Le Maroc est aussi un pays musulman où tu dois faire attention. L’homosexualité est interdite ici aussi. L'objectif, c'est d'être dans un pays où tu ne vas pas être jugé, où tu pourras te lever le matin, travailler, t'accepter comme tu es et ne pas te cacher.  L'objectif, c'est vraiment de se protéger de sa santé mentale et de se construire un avenir meilleur. 

Donc tu veux quitter le Maroc ? Pour aller où ?
Oui, je veux partir. Pour aller en Europe, en France ou ailleurs, peu importe. L’essentiel, c’est de me retrouver dans un pays où je serai accepté comme je suis, où je pourrais refaire ma vie, travailler et donner le meilleur de moi.  On m’a mis en rapport avec une personne pour obtenir un visa, mais rien n’est fait pour le moment. Je suis aussi en contact avec le Haut commissariat aux réfugiés (HCR) pour demander l’asile.

Es-tu soutenu par quelqu'un ? Des associations, un réseau ?
Il y a des amis qui me soutiennent aussi financièrement.  Un ami à moi particulièrement, qui a réussi à rejoindre la France. C'est mon ami d'enfance. On a vécu la même chose ensemble. Lui aussi a dû partir parce qu'il est gay. Il a obtenu l’asile en France. Mais sinon, j’essaie de me soutenir moi-même.  De temps en temps, je cherche des petits boulots. Pour avoir un peu d'argent pour pouvoir payer la nourriture et ma vie, en fait, pour pouvoir vivre un peu. Parce qu'on ne va pas rester les bras croisés et se lamenter. 

Qu'est-ce qu'on peut te souhaiter pour l'avenir ?
Bonne chance. Bon courage, j'en ai besoin. Le courage c'est très important parce que le courage c'est le mental, c'est la force et la chance c'est le destin, c'est partir un jour et avoir la même vie que tout le monde.

Photo : Xavier Héraud

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