Olivier Charneux, la joie probablement

Xavier Héraud

Auteur d’une œuvre qui navigue entre fiction, roman historique et autobiographie, Olivier Charneux signe «Une vie probable», un roman déchirant consacré à sa sœur aînée, qui s’est suicidée à 18 ans.

Comment dresser le portrait d’un écrivain qui se raconte déjà dans ses livres ? Peut-être en lui demandant de baliser lui-même le terrain. En nous donnant cinq dates, par exemple. Cinq bornes dans son existence.

Olivier Charneux, qui nous reçoit dans son appartement de l’est parisien, accepte de jouer le jeu. Il égrène : 1963, sa naissance à Charleville-Mézières, la ville de Rimbaud ; 1968, le suicide de son père — il a 5 ans ; 1970, celui de sa sœur aînée Catherine à 18 ans, à laquelle il consacre son tout dernier livre, Une vie probable ; 1982, sa rencontre avec Thierry, l’amour de sa vie ; 1995, la parution de son premier roman, La grande vie, édité par René de Ceccaty. 

Sitôt ces repères établis, il lâche d’emblée : « Je ne me suis rien dit de tel, sinon ça serait trop simple, mais au fur et à mesure que se déroule mon travail, je m'aperçois que je travaille beaucoup pour rendre justice et rendre la mémoire. »

Le cadre est posé. Reste maintenant à entrer dans le détail. 

Déclassement social

La vie d’Olivier Charneux commence par un « déclassement » social. Sa mère, Viviane, fille issue d’une famille bourgeoise s’entiche d’un charpentier-couvreur, André. La famille de la première n’approuve pas, mais la jeune femme tombe enceinte. On les marie donc à la hâte. Au grand dam de Viviane, quatre enfants suivent. Olivier sera le cinquième et le dernier. Quelques années après le double suicide, la famille quitte l’est de la France et part s’installer en région parisienne. 

Nous sommes à la fin des années 70. Olivier découvre la sexualité, à 15 ans, en fréquentant un couple d’hommes d’une vingtaine d’années de plus que lui. Une relation qui aurait pu valoir des ennuis aux trentenaires, les lois dites de « pénalisation de l’homosexualité » étant toujours en vigueur. Mais tout le monde est consentant : « Ils se servaient de ma jeunesse comme moi je me servais de leur expérience. »

Prise de conscience du sida

Le jeune homme a 18 ans en 1981, année où on identifie les premiers cas de sida. Sa prise de conscience de l’épidémie, il la date de deux ans plus tard, lorsque sur une plage il apprend la mort du chanteur allemand Klaus Nomi, première célébrité à succomber officiellement au virus. Lui est séronégatif, mais Thierry, rencontré l’année précédente, est diagnostiqué séropositif au milieu des années 80. Jusqu'en 1996, date de l’arrivée des trithérapies, ils vivront avec la menace que Thierry tombe malade lui aussi, comme tant d’autres gays de cette époque. 

Côté professionnel, c’est la vie artistique qui l’appelle. Il se destine initialement à devenir comédien et rejoint la troupe du Théâtre du Soleil, d’Ariane Mnouchkine. Puis la rencontre avec l’auteur dramatique Michel Vinaver dans un atelier lui donne le goût de l’écriture. Ce sera d’abord du théâtre. Puis le roman au milieu des années 90. Dans le deuxième, Les dernières volontés, il narre l'histoire d'une jeune retraitée, qui entreprend un voyage de Charleville-Mézières aux îles Féroé avec les cendres de son dernier amour. C’est en écrivant ce livre-là que s’opère une bascule dans son œuvre: « C'est un ostéopathe qui m'a sauvé la vie et qui a sauvé le livre. J'avais terriblement mal au dos. Je lui ai raconté l'histoire du voyage de deuil et d'amour que mon héroïne faisait et que mon personnage venait juste de mourir d'un accident. C'est ça qui avait déclenché ce mal de dos. Il m'a dit, monsieur vous n'avez rien, mais ce qui est rassurant c'est que vous travaillez pour nous. Et ce « vous travaillez pour nous » m'a libéré. Évidemment j'ai pleuré tous les pleurs du monde. Mais à partir du moment où j'avais réglé ce deuil d'une façon imagée, j'avais suffisamment d'âme pour l'aborder directement d'une façon autobiographique.»

De l’autobiographie à une trilogie autour de l’histoire homosexuelle

Il écrit alors L’enfant de la pluie, dans lequel il revient sur le suicide de son père. Puis Être un homme, où il évoque ses premières fois. Sa mère ne supporte pas le portrait qu’il dresse de son père (« elle a confondu son mari avec mon père ») et encore moins l’évocation de sa sexualité ensuite. Les deux livres partent à la poubelle. 

Pas de quoi le décourager. Après un livre de portraits, Nous vivons des vies héroïques, et un autre livre autobiographique, Tant que je serai en vie, il revient au roman avec une trilogie historique qui convoque l’histoire homosexuelle. 

Les guérir, en 2016, parle des thérapies de conversion, à travers la vie du médecin nazi danois Carl Vernaet, qui pendant la Seconde Guerre mondiale menait des expériences sur les homosexuels dans les camps de concentration.

Le prix de la joie, publié en 2020, est le journal imaginaire qu’aurait pu tenir Charles Trénet lors de son séjour en prison en 1963 — l’année de sa naissance. « On a mis un mec en prison, un chanteur qui venait sourire et qui donnait de la joie à tout le monde parce qu'il fréquentait des jeunes hommes de 18 à 19 ans. Et on voit à travers, d'ailleurs, toute cette période, et même les cas récents, qu'à chaque fois, on fait dévier l'homosexualité vers la pédophilie. »

Pour le dernier tome de sa trilogie, il s’intéresse à la relation entre Jean Cocteau, le « prince des poètes », et l’écrivain et résistant oublié Jean Desbordes, avec pour ambition d’explorer la place des homosexuels, des toxicomanes et des minorités en général dans la Résistance. Le parallèle entre les deux pans de son œuvre lui saute alors à la figure : « Je me suis dit, tout comme mon père et ma sœur, il faut absolument que je raconte ce qui s'est passé pour eux. Comment ils sont tombés dans l'oubli le plus total, dans l'effacement, dans l'invisibilité. » Cela donne Le glorieux et le maudit, paru en 2023. « Je veux rendre visible ce qui a été rendu invisible. C'est très prétentieux, mais c'est mon boulot », analyse-t-il. 

Enquête sur le suicide de sa sœur

Dernier exemple en date, avec Une vie probable, paru eux éditions du Seuil début février. Plus de 50 ans après la mort de sa sœur aînée, qui s’est étouffée au moyen de plusieurs sacs plastiques sans laisser un mot, Olivier Charneux a enquêté. Une entreprise compliquée. Car de Catherine, il reste une dizaine de photos, la mémoire de celles et ceux qui l’ont connue — ou ce qu’il en reste, et… pas grand-chose d’autre. 

Ayant trouvé peu de réponses aux questions qu’il se posait, l’écrivain a élaboré les scénarios qui pourraient expliquer le geste de Catherine : des histoires d’amour déçues, une possible agression sexuelle, un avortement, sans doute une dépression… L’histoire de Catherine, c’est aussi celle de la condition des femmes à l’aube des années 70. Patriarcat inflexible, avortements clandestins, violences tues, etc. La famille Charneux n’y échappe pas. Lorsqu’Olivier a demandé à sa mère si elle était consentante lors de son premier rapport sexuel avec son futur mari, elle a répondu « Plus ou moins ». Pour Olivier Charneux, ce fut une révélation : « Je me suis dit : je suis né de la violence des hommes. Je suis né de cette époque-là, où les hommes hétéros étaient les rois, où ils faisaient tout ce qu'ils voulaient, sans prendre conscience un seul instant qu’il y avait des êtres humains en face. »

Annie Ernaux, prix Nobel de littérature, autrice de La place ou Les années, y a été sensible : elle lui a fait parvenir un mot dans lequel elle confie que ce livre lui « a serré le cœur »

Est-ce que ce livre le répare ? « Ça répare sa mémoire. C’est ça l’essentiel. Au moins, elle a une existence, parce que la pauvre, elle a eu une existence courte et invisibilisée. Je suis très fier qu'elle ait une histoire, cette anonyme, puisqu'elle n'a même pas de nom sur sa tombe. Elle n'a pas d'histoire, comme beaucoup, beaucoup de femmes qui ont subi la violence des hommes. »

Quand on lui demande si le fait de raconter sa propre vie, et donc celle de ses proches, n’a pas distendu les liens familiaux, il répond avec une citation d’André Breton (« ça fait très chic de citer André Breton ! »), tirée de L’amour fou : « Que l’idée de famille rentre sous terre ». Les morts tragiques, la vie et, peut-être ses livres, l’ont éloigné de sa mère, de ses sœurs et de son frère, le seul à qui il parle encore un peu. 

Y a de la joie

Et lui qui a écrit sur le prix que Charles Trénet a payé pour « la joie », où la trouve-t-il ? Avant tout du côté de Thierry, qui partage sa vie depuis 40 ans. Certains connaissent ce dernier sous les traits de Sœur Pandora, du Couvent de Paris des Sœurs de la perpétuelle indulgence. C’est d’ailleurs une photo de la sœur, signée Marc Martin, qui vous accueille dès que vous rentrez dans le salon de l’appartement où vivent les deux hommes : « C'est une ouverture totale pour moi, que mon mari soit Sœur, confie-t-il avec les yeux qui pétillent. Ça m'a fait énormément avancer, mais comme tout ce qu'il est d'ailleurs. J'étais un homosexuel lambda pour qui les Sœurs ou les folles donnaient une mauvaise image de l'homosexualité. J'ai mieux compris après, quand j'ai vu comment étaient traitées les folles en province au moment du sida. Rejetées, blacklistées, vilipendées, battues. Les Sœurs font réagir à tous ces sujets. Et donc, elles m'ont fait grandir. Je remercie Sœur Pandora et les Sœurs de me faire grandir dans la tolérance, dans l'acceptation, dans la déculpabilisation, dans l'écoute, dans la bienveillance et dans la joie. Sœur Pandora me donne de la joie. Elle décuple la joie qu'elle m’avait déjà donnée avant, à tous les niveaux. »

Et même s’il n’en vit pas complètement, c’est aussi la littérature qui continue à le faire vibrer. Lui qui a beaucoup été inspiré par Marguerite Duras ou Hervé Guibert ne dédaigne pas ses contemporains. Outre Annie Ernaux, bien sûr, il confie lire Chloé Delaume ou plus récemment Simon Chevrier, auteur de Photo sur demande. « C'est purement égoïste : je lis beaucoup aussi les jeunes et pas que les gays ni les femmes dans l'espoir qu'ils me lisent aussi, pour être tout à fait honnête. Pour qu'il y ait un échange. » La littérature, comme la joie, est rarement un plaisir solitaire.

Une vie probable, Olivier Charneux, Seuil, 144 pages, 17€. 

Rencontre et signature le 12 mars à la librairie Libralire, 116 rue Saint Maur, Paris XIème

Photos : Xavier Héraud. 

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